Simandou, ou le paradoxe guinéen : des infrastructures géantes, des recettes publiques incertaines

À mesure que le projet Simandou s’impose comme l’un des plus ambitieux chantiers miniers et infrastructurels du continent africain, la question de sa capacité réelle à générer des recettes publiques durables pour l’État guinéen se pose avec une acuité croissante. C’est dans ce contexte qu’en août 2025, les ministères guinéens du Budget, des Mines et de la Géologie, appuyés par le Projet de Gestion des Ressources Naturelles et de l’Environnement, ont conduit une évaluation approfondie des mécanismes de collecte des recettes fiscales, douanières et parafiscales liées à ce mégaprojet. Bien que le rapport final ne soit pas encore officiellement publié, les conclusions provisoires qui en émergent dessinent déjà les contours d’un système à la fois ingénieux sur le plan industriel et préoccupant sur le plan budgétaire.
En effet, l’architecture institutionnelle du projet repose largement sur la Convention de Co-Développement signée le 10 août 2023 entre l’État guinéen, Winning Consortium Simandou et Rio Tinto Simfer. Présentée comme une rupture avec les accords fragmentés du passé, cette convention instaure un cadre unifié pour la gouvernance, le financement et l’exploitation des infrastructures stratégiques, notamment le chemin de fer transguinéen et le port en eau profonde de Moribayah. En mutualisant les investissements et en confiant l’exploitation des ouvrages à la Compagnie du TransGuinéen, les partenaires ont clairement privilégié une logique d’efficacité, de rapidité d’exécution et de réduction des coûts. Toutefois, derrière cette rationalité industrielle se dessine une réalité fiscale beaucoup moins vertueuse pour les finances publiques.
Car si les infrastructures constituent l’ossature économique du projet Simandou, leur régime fiscal apparaît largement dérogatoire. En phase de construction comme d’exploitation, les exonérations dominent le dispositif : droits de douane et TVA à l’importation neutralisés, taxes locales aménagées, prélèvements sectoriels suspendus. Certes, certains impôts et contributions subsistent, à l’image des taxes d’enregistrement, des versements forfaitaires sur les salaires ou des retenues à la source, mais leur rendement reste marginal au regard de l’ampleur des flux financiers en jeu. Plus préoccupant encore, l’impôt sur les sociétés, pilier central de la fiscalité directe, fait l’objet d’exonérations prolongées pouvant atteindre une décennie, suivies de périodes de réduction progressive. Dès lors, un paradoxe structurel s’installe : alors que les infrastructures conditionnent la rentabilité globale du projet, leur contribution fiscale directe demeure faible, voire symbolique, durant les premières décennies.
Face à ce constat, les autorités guinéennes ont tenté d’introduire des mécanismes correctifs destinés à sécuriser une partie des recettes. L’obligation de rapatriement intégral des revenus miniers, inscrite à l’article 184 du Code minier, en constitue l’un des instruments les plus emblématiques. Pourtant, dans la pratique, cette exigence se heurte à des contraintes opérationnelles et financières qui en limitent fortement la portée, le seuil effectif de rapatriement étant fixé à 50 %. Parallèlement, le renforcement des contrôles fiscaux et des audits traduit une volonté affichée de lutter contre l’optimisation agressive et l’érosion de l’assiette imposable, sans toutefois garantir, à ce stade, une efficacité durable.
Dans le même esprit, la création du Fonds d’Investissement Minier marque une tentative de capter une fraction des rentes extractives au profit du développement local. L’affectation de 5 % des recettes minières à ce fonds constitue une avancée institutionnelle indéniable, encore faut-il que les mécanismes de gouvernance, de transparence et de traçabilité soient pleinement opérationnels pour éviter qu’il ne se transforme en simple outil de communication. L’adhésion renforcée à l’ITIE et les incitations à la transformation locale du minerai s’inscrivent également dans cette logique de rééquilibrage, mais leur succès reste étroitement dépendant de la capacité administrative de l’État à faire respecter les règles qu’il édicte.
La comparaison internationale vient renforcer cette lecture critique. Si la Guinée affiche un taux d’impôt sur les sociétés conforme aux standards régionaux, l’ampleur des exonérations conventionnelles accordées aux opérateurs de Simandou réduit considérablement l’assiette imposable dans les premières années. Contrairement à certains pays miniers de référence, la limitation du report des pertes à cinq ans constitue certes un garde-fou, mais elle est largement compensée par le poids des avantages fiscaux initiaux. En revanche, la fiscalité guinéenne se distingue par l’importance des redevances minières, des taxes d’extraction et surtout de la taxe à l’exportation, autant d’instruments absents dans de nombreuses juridictions comparables. La Contribution au Développement Local, calculée sur le chiffre d’affaires brut, ainsi que la participation gratuite de l’État à hauteur de 15 %, dépassent également les standards régionaux, même si leur mise en œuvre effective demeure souvent semée d’embûches.
Au terme de cette analyse, le rapport diagnostique met en évidence une tension profonde entre ambition stratégique et fragilité fiscale. En cherchant à sécuriser des investissements colossaux, l’État guinéen a consenti un niveau élevé de concessions fiscales, au risque d’hypothéquer la mobilisation effective de ses recettes sur le long terme. Dès lors, la réussite du projet Simandou ne saurait se mesurer uniquement à la quantité de minerai exporté ou à la longueur des rails posés, mais bien à la capacité de la puissance publique à transformer ce potentiel exceptionnel en ressources budgétaires réelles, équitables et transparentes. À cet égard, la publication intégrale du rapport final et le suivi rigoureux de ses recommandations apparaissent comme des conditions indispensables pour réconcilier ambition minière et souveraineté fiscale.