Sankarani, fleuve sous pression : quand l’or trouble les eaux d’un site Ramsar
Sous l’apparente quiétude de ses méandres, le fleuve Sankarani est aujourd’hui traversé par une inquiétude profonde, bien au-delà des limites administratives de Mandiana (photo d'illustration Bouna Sylla, Ministre des Mines et de la Géologie). Inscrit sur la liste des zones humides d’importance internationale au titre de la Convention de Ramsar, ce cours d’eau partagé entre la Guinée et le Mali se trouve désormais soumis à une pression croissante liée à l’orpaillage artisanal et semi-mécanisé. Les effets cumulés de ces pratiques menacent non seulement l’équilibre écologique du fleuve, mais aussi les fondements sociaux, sanitaires et juridiques qui en dépendent.
Pendant des générations, le Sankarani a constitué un pilier de la vie locale. Il assure la subsistance des populations riveraines, soutient la pêche traditionnelle, alimente l’agriculture et abrite une biodiversité aquatique caractéristique des zones humides ouest-africaines. Ces écosystèmes jouent un rôle essentiel dans la régulation des régimes hydrologiques, la sécurité alimentaire et l’adaptation aux changements climatiques. Or, depuis plusieurs mois, les communautés locales signalent une altération visible de la qualité des eaux, qu’elles associent directement à l’intensification des opérations de dragage aurifère.
Face à ces alertes, le ministère guinéen de l’Environnement et du Développement durable a conduit, le 21 mars 2025, une mission officielle d’évaluation environnementale et sociale. Les constats réalisés sur le terrain, notamment à Balandougouba en aval des zones d’exploitation, sont préoccupants. L’eau y présente une turbidité inhabituellement élevée, signe révélateur d’une perturbation majeure des équilibres fluviaux. Si les analyses initiales n’ont pas mis en évidence de concentrations immédiatement critiques de substances telles que le mercure, le cyanure ou l’arsenic, cette absence ponctuelle de contamination détectable ne saurait être interprétée comme un indicateur rassurant.
Les travaux scientifiques menés à l’échelle internationale démontrent en effet que la dégradation d’un fleuve ne résulte pas toujours d’une pollution chimique aiguë. Une turbidité persistante, provoquée par le remaniement continu des sédiments, limite la pénétration de la lumière, entrave la photosynthèse, perturbe les cycles reproductifs des espèces aquatiques et fragilise progressivement l’ensemble de la chaîne trophique. Ce processus insidieux conduit à une forme d’asphyxie écologique lente, observée dans de nombreux bassins aurifères d’Amazonie, d’Asie du Sud-Est ou d’Afrique centrale. Les phénomènes relevés à Mandiana — diminution des ressources halieutiques, ensablement du lit, instabilité accrue des berges — s’inscrivent clairement dans cette dynamique.
La dimension transfrontalière du Sankarani aggrave encore la situation. L’absence de délimitation fluviale précise entre la Guinée et le Mali facilite les mouvements d’exploitants clandestins et complique toute action de contrôle. Cette zone d’incertitude juridique favorise une dilution des responsabilités étatiques et affaiblit l’effectivité des dispositifs de protection. L’incident survenu en 2024, à la suite de l’interpellation d’orpailleurs maliens en territoire guinéen, illustre la sensibilité diplomatique que peut engendrer la gestion non concertée des ressources naturelles partagées.
Les autorités locales, quant à elles, admettent leurs marges de manœuvre limitées. Le déficit d’équipements, le manque de personnel qualifié et l’absence d’adhésion unanime des communautés entravent toute surveillance durable. Plus préoccupant encore, certaines sources évoquent l’implication indirecte de riverains, confrontés à un arbitrage douloureux entre la préservation d’un écosystème vital et la recherche de revenus immédiats. Cette interaction perverse entre pauvreté et dégradation environnementale est largement documentée dans les analyses contemporaines de la gouvernance des ressources naturelles.
À ces enjeux écologiques s’ajoute une dimension sanitaire encore largement invisible. Aucune intoxication humaine massive ni mortalité piscicole exceptionnelle n’a été officiellement recensée à ce jour. Toutefois, l’expérience internationale montre que les effets des métaux lourds utilisés dans l’orpaillage se manifestent souvent à moyen et long terme, de manière diffuse et insuffisamment documentée. Atteintes neurologiques, troubles rénaux, impacts sur le développement des enfants et risques accrus pour les femmes enceintes figurent parmi les conséquences les plus fréquemment observées. La présence d’enfants sur les sites d’orpaillage du Sankarani, relevée lors de la mission, constitue ainsi un signal d’alarme majeur, à la croisée des enjeux environnementaux, sanitaires et éthiques.
D’un point de vue juridique, le cadre normatif est pourtant clair. Le dragage est prohibé par la législation guinéenne, les zones humides bénéficient d’un régime de protection renforcée et l’adhésion à la Convention de Ramsar engage l’État à préserver l’intégrité écologique des sites classés. À ces obligations s’ajoutent les engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris et des Objectifs de développement durable, notamment ceux relatifs à l’eau, au climat et aux écosystèmes. Sur le terrain, cependant, ces normes demeurent largement inappliquées, faute de mécanismes de contrôle réguliers et de coopération transfrontalière opérationnelle.
Les recommandations formulées à l’issue de la mission — arrêt immédiat du dragage, coordination Guinée–Mali, renforcement des patrouilles, matérialisation de la frontière fluviale, actions de sensibilisation et reboisement des berges — apparaissent dès lors comme une tentative de réponse de dernière instance. Au-delà des mesures techniques, c’est une interrogation fondamentale qui se pose : jusqu’où un fleuve peut-il encaisser la pression humaine avant que ses capacités de régénération ne soient irrémédiablement compromises ?
Le Sankarani incarne aujourd’hui un dilemme largement partagé sur le continent africain, où l’urgence sociale se confronte aux limites écologiques. Si aucune action décisive n’est engagée, la turbidité actuelle pourrait n’être que le prélude à une dégradation irréversible. Et lorsque le fleuve cessera de nourrir, de protéger et de relier les communautés, l’or, lui, aura depuis longtemps quitté les lieux, ne laissant derrière lui qu’un écosystème appauvri et une promesse de développement brisée.

